C'est quoi le CAPE Ratio (Shiller PE) et peut-on l'utiliser pour savoir si la bourse est trop chère ?
Auteur: Yan Chan, gérant de capital chez Axone Capital
· 7 min de lecture
Le CAPE Ratio de Robert Shiller est l'un des outils de valorisation les plus respectés en finance. Basé sur 150 ans de données, il prédit les rendements futurs à long terme. Mais comment l'utiliser sans tomber dans le piège du market timing ?
L'analyse : un PE ratio qui se souvient des crises
Le Price-to-Earnings (PE) classique mesure le prix d'une action divisé par ses bénéfices des 12 derniers mois. Simple, rapide — et souvent trompeur.
En 1988, l'économiste Robert Shiller (Yale) propose une variante bien plus robuste : le CAPE Ratio (*Cyclically Adjusted Price-to-Earnings*), aussi appelé Shiller PE ou PE 10. La différence ? Au lieu des bénéfices d'une seule année, le CAPE utilise la moyenne des bénéfices réels sur 10 ans, ajustée pour l'inflation.
Pourquoi 10 ans ? Parce qu'un cycle économique complet — récession, reprise, expansion — dure généralement entre 7 et 12 ans. Lisser les bénéfices sur cette période neutralise les distorsions dues aux années exceptionnellement bonnes ou catastrophiques.
Un CAPE élevé ne prédit pas un krach immédiat — mais il prédit des rendements futurs plus faibles sur 10-15 ans. Shiller lui-même nuance : "Le CAPE ne dit pas *quand* le marché va corriger. Il dit *à quel niveau de valorisation* vous entrez."
Le fait historique : le pari de Shiller contre Wall Street
En 2000, Robert Shiller publie son livre *Irrational Exuberance*. Son message est simple et alors très impopulaire : le CAPE dépasse 44, le S&P 500 est historiquement surévalué, et les rendements futurs seront décevants.
Wall Street l'accueille avec scepticisme. La "nouvelle économie" d'Internet rend les vieilles méthodes obsolètes, dit-on à l'époque.
Puis le Nasdaq s'effondre de 78 % entre 2000 et 2002. Le S&P 500 met sept ans à retrouver ses sommets.
En 2013, Robert Shiller reçoit le prix Nobel d'économie, partagé avec Eugene Fama et Lars Peter Hansen. Une ironie savoureuse : Fama est le père de l'hypothèse des marchés efficients, une théorie qui s'oppose largement à l'idée que les marchés sont prévisibles. Deux Nobels, deux visions radicalement opposées des marchés.
L'anecdote : Siegel vs Shiller — le CAPE est-il biaisé ?
Robert Shiller a un critique tenace : Jeremy Siegel, auteur de *Stocks for the Long Run*. Depuis des années, Siegel argumente que le CAPE surestime structurellement la cherté du marché.
Son argument ? Les normes comptables ont profondément changé depuis 1990 (GAAP), notamment les règles sur les dépréciations d'actifs. Ces nouvelles règles font apparaître des bénéfices plus faibles dans les années de crise — ce qui gonfle mécaniquement le CAPE.
Siegel propose une version ajustée qui tourne autour de 25-28 au lieu de 35-38. Le marché n'est pas bon marché pour autant — mais pas aussi extrême que le CAPE classique le suggère.
Ce débat entre deux économistes légendaires illustre une vérité fondamentale : les métriques sont des outils, pas des oracles. Ce qui compte, c'est de comprendre leurs hypothèses et leurs limites avant de les utiliser.
Le concept : CAPE comme boussole de long terme, pas outil de timing
La vraie valeur du CAPE, c'est son utilisation comme signal de rendement à long terme, pas comme signal de sortie à court terme.
Des études empiriques montrent que :
- Quand le CAPE est inférieur à 15 (marchés sous-évalués historiquement), les rendements annualisés sur 10 ans tendent à dépasser 10-12 %.
- Quand le CAPE est supérieur à 30 (comme aujourd'hui sur le S&P 500), les rendements sur 10 ans oscillent entre 3 % et 7 % annualisé — à condition qu'il n'y ait pas de récession majeure.
Cela ne signifie pas "ne pas investir quand le CAPE est haut". Cela signifie calibrer ses attentes et diversifier géographiquement — les marchés européens, japonais et émergents affichent souvent des CAPE bien inférieurs au S&P 500, ce qui crée des opportunités de diversification.
"Investir avec un CAPE élevé, c'est comme prendre l'autoroute pendant les heures de pointe. Le trajet ne sera pas interrompu — mais il sera plus lent que d'habitude."
La leçon Axone
Chez Axone Capital, la méthode Macro · Technique · Mindset intègre des métriques de valorisation comme le CAPE dans l'analyse de contexte : non pas pour timer le marché, mais pour comprendre à quel stade du cycle on entre.
Un investisseur informé sait qu'entrer sur le S&P 500 avec un CAPE à 37 n'est pas la même chose qu'entrer avec un CAPE à 15. Le risque n'est pas identique. Les attentes de rendement ne sont pas les mêmes. La stratégie de diversification devrait refléter cette réalité.
Le CAPE, c'est la conscience historique du marché. Il ne remplace pas l'analyse technique ni la gestion du risque — il donne le contexte dans lequel toutes ces décisions s'inscrivent. Un outil parmi d'autres, mais un outil précieux pour ceux qui refusent d'investir à l'aveugle.