C'est quoi le crédit privé et pourquoi les grands fonds en raffolent ?

Auteur: Yan Chan, gérant de capital chez Axone Capital

2026-10-14 · 7 min de lecture

Le crédit privé attire désormais autant les fonds de pension que les family offices. Mais qu'est-ce que c'est exactement, et pourquoi cet actif méconnu pèse-t-il plus de 1 500 milliards de dollars dans les portefeuilles institutionnels ?

L'analyse : comprendre le crédit privé en partant de zéro

Quand une grande entreprise veut emprunter de l'argent, elle a deux options classiques : aller voir une banque, ou émettre des obligations sur les marchés publics. Mais depuis une vingtaine d'années, une troisième voie s'est imposée : le crédit privé.

Principe simple : au lieu d'emprunter auprès d'une banque ou du grand public via un marché coté, l'entreprise emprunte directement auprès d'un fonds de dette privé — Ares, Apollo, Blackstone Credit, Blue Owl. Ces fonds collectent des capitaux auprès d'investisseurs institutionnels (fonds de pension, assurances, family offices), puis les prêtent à des entreprises en échange d'un taux d'intérêt généralement plus élevé qu'un prêt bancaire classique.

Pourquoi l'emprunteur accepte-t-il un taux plus élevé ? Parce qu'il gagne en rapidité et en flexibilité. Pas de comité de crédit bancaire qui prend trois mois, pas de feuille de route imposée par le marché obligataire, pas de roadshow. La négociation est directe, bilatérale, et peut se boucler en quelques semaines. Pour une PME en croissance, ou une entreprise en situation de LBO (rachat par emprunt), cette rapidité a un prix — et ce prix, c'est un taux d'intérêt plus généreux pour le prêteur.

De l'autre côté, les investisseurs institutionnels apprécient le profil de rendement : dans un monde où les obligations d'État rapportent peu, le crédit privé offre des rendements de 8 à 12 % par an (voire plus pour les segments les plus risqués), avec une corrélation faible aux marchés actions.


Le fait historique : comment la crise de 2008 a créé cette classe d'actifs

Le crédit privé n'est pas né par hasard. Il est en grande partie l'enfant de la crise de 2008.

Avant la crise, les banques finançaient volontiers les PME et les opérations de LBO. Lehman Brothers s'effondre en septembre 2008. Les régulateurs durcissent les règles : Bâle III impose aux banques de détenir plus de capital en réserve face à chaque prêt risqué. Résultat : emprunter auprès d'une banque devient plus difficile, plus long, plus coûteux.

Ce vide laissé par les banques, les fonds de crédit privé l'ont comblé. Entre 2010 et 2026, le marché mondial du crédit privé est passé d'environ 250 milliards de dollars à plus de 1 500 milliards. Une multiplication par six en quinze ans.

L'ironie : la réglementation censée protéger le système bancaire a simplement déplacé le risque hors des banques, vers des fonds moins réglementés — mais aussi moins susceptibles de déclencher une panique systémique, car leurs investisseurs sont des institutionnels qui ne peuvent pas "courir aux guichets".

Chiffres clés — Crédit privé en 2026

  • 1 500 Md$ : encours mondial estimé du crédit privé (Preqin, 2026)
  • 8 à 12 % : rendement annuel cible pour les fonds de dette senior
  • ~85 % : part du marché du crédit privé captée par les 20 plus grands gérants
  • 2008 : point de départ de l'explosion du crédit privé post-régulation bancaire

L'anecdote : comment Apollo a prêté là où les banques ont refusé

En 2021, une chaîne américaine de restauration rapide voulait financer une expansion agressive de 400 millions de dollars. Ses résultats étaient solides, mais son ratio d'endettement faisait craindre les banquiers traditionnels, encore traumatisés par la pandémie. Refus des banques.

Apollo Global Management, l'un des plus grands acteurs du crédit privé, a structuré un prêt sur mesure : taux à 9,5 %, maturité de cinq ans, avec des clauses de protection (covenants) permettant à Apollo de renegocier si les marges chutaient sous un certain seuil. La chaîne a obtenu son financement en six semaines. Apollo a touché 9,5 % par an pendant cinq ans.

Ni la banque ni la bourse n'avaient voulu prendre ce risque. Apollo l'a pris — et a été rémunéré pour cela. C'est exactement la promesse du crédit privé.


Le concept : risque de liquidité, la contrepartie du rendement

Si le crédit privé offre des rendements aussi attractifs, il y a forcément une contrepartie. Elle s'appelle le risque de liquidité.

Contrairement à une obligation cotée que tu peux vendre en quelques secondes sur un marché, un prêt de crédit privé est illiquide. Tu ne peux pas en sortir quand tu veux. Les fonds imposent généralement des périodes de blocage de 3 à 7 ans. Si tu as besoin de liquidités avant l'échéance, tu es coincé.

C'est précisément pourquoi cette classe d'actifs était historiquement réservée aux institutionnels (fonds de pension, assurances, family offices) capables de se passer de liquidité pendant des années. La tendance récente est à une démocratisation partielle via des fonds semi-liquides accessibles aux investisseurs fortunés — mais même là, la liquidité reste contrainte.

La leçon à retenir : en investissement, tout rendement supérieur au marché s'accompagne d'un risque supplémentaire. Pour le crédit privé, ce risque est la liquidité. L'équation n'est pas bonne ou mauvaise — elle est simplement honnête. Ne jamais chercher du rendement sans comprendre ce que tu sacrifies en échange.


Chez Axone Capital, la méthode Macro · Technique · Mindset consiste à comprendre les grandes tendances structurelles — et le crédit privé en est une. Savoir où les grandes mains placent leur argent, pourquoi, et selon quelle logique de risque/rendement : c'est ce qui te donne un avantage sur la majorité des investisseurs particuliers.

Article publié sur Axone Capital, gestion de capital, analyse macro et trading par Yan Chan.