C'est quoi le risque de contrepartie, et comment la faillite de Lehman Brothers a failli faire s'effondrer tout le système ?
Auteur: Yan Chan, gérant de capital chez Axone Capital
· 7 min de lecture
Quand une banque ou un broker fait faillite, vos investissements peuvent se retrouver bloqués — même si vous n'avez rien fait de mal. C'est le risque de contrepartie, l'un des concepts les plus importants de la finance, que 95 % des débutants ignorent complètement.
L'analyse : le risque qu'on ne voit jamais… jusqu'à ce qu'il arrive
Quand vous achetez une action, vous pensez naturellement à deux types de risques : le risque que l'entreprise aille mal (risque de marché) et le risque que l'économie ralentisse (risque macro). Mais il existe un troisième risque, bien moins connu, qui peut vous ruiner sans que vous ayez fait la moindre erreur d'analyse : le risque de contrepartie.
Le risque de contrepartie (ou *counterparty risk* en anglais), c'est le risque que la partie avec laquelle vous avez passé un contrat financier ne puisse pas honorer ses engagements. En termes simples : votre broker, votre banque, ou votre partenaire de contrat fait faillite — et vous n'êtes pas payé.
Ce risque est omniprésent dans la finance moderne. Il s'applique aux produits dérivés (options, swaps, contrats à terme), aux obligations (l'émetteur peut faire défaut), aux dépôts bancaires (la banque peut devenir insolvable), et même aux courtiers en ligne (votre compte peut être bloqué si la plateforme fait faillite).
Ce qui rend ce risque particulièrement dangereux, c'est son aspect systémique. Dans la finance mondiale, les acteurs sont interconnectés : la faillite d'un seul grand acteur peut déclencher une réaction en chaîne, car cet acteur était lui-même contrepartie de dizaines d'autres. C'est exactement ce qui s'est passé en 2008.
Le fait historique : la nuit où le monde a failli s'arrêter
Le 14 septembre 2008, les dirigeants de Lehman Brothers savaient que leur banque était en faillite. Ils avaient 24 heures pour trouver un repreneur. La Réserve fédérale et le Trésor américain avaient décidé — contrairement aux précédents de Bear Stearns et Fannie Mae — de ne pas intervenir.
Le 15 septembre 2008 au matin, Lehman Brothers déposait le bilan avec 613 milliards de dollars de dettes. C'était la plus grande faillite de l'histoire des États-Unis. En une seule nuit, des milliers de contrats financiers dans le monde entier venaient de se retrouver sans contrepartie solvable.
L'anecdote : le jour où les "placements sans risque" ont failli perdre de la valeur
Parmi les nombreuses victimes de la faillite Lehman, il y en a une que peu de gens connaissent : les fonds monétaires (money market funds). Ces fonds sont censés être l'équivalent d'un compte bancaire ultra-sécurisé — les gestionnaires investissent dans des obligations à très court terme et de très haute qualité. L'objectif est simple : maintenir une valeur liquidative de 1 dollar par part, toujours.
Le 16 septembre 2008, le Reserve Primary Fund — l'un des plus anciens et plus respectés fonds monétaires américains — a annoncé que sa valeur liquidative était tombée sous 1 dollar par part. La raison ? Il détenait 785 millions de dollars de dette à court terme de Lehman Brothers, devenue soudainement sans valeur.
Ce moment est entré dans l'histoire sous le nom de *"breaking the buck"* — franchir le seuil symbolique du dollar. La panique a été immédiate : en 48 heures, les investisseurs ont retiré plus de 300 milliards de dollars des fonds monétaires américains. Le gouvernement américain a dû garantir l'ensemble du secteur pour éviter l'effondrement complet du marché monétaire.
C'est l'illustration parfaite du risque de contrepartie : vous pensiez avoir placé votre argent dans quelque chose de "sans risque", mais votre fonds était lui-même contrepartie de quelqu'un qui a fait faillite.
Le concept : comment gérer ce risque en pratique
Le risque de contrepartie ne peut pas être éliminé, mais il peut être géré et réduit avec quelques principes simples :
1. La diversification des contreparties — Ne jamais mettre tout son argent chez un seul courtier ou une seule banque. Si votre courtier fait faillite, les délais de récupération peuvent être longs, même si vos actifs sont techniquement protégés.
2. Comprendre les protections légales — En Europe, les dépôts bancaires sont garantis jusqu'à 100 000 € par la garantie des dépôts. Les comptes titres chez un courtier régulé (AMF en France) bénéficient d'une protection des actifs clients, généralement jusqu'à 70 000 €.
3. Méfiance envers les contreparties opaques — Les produits dérivés OTC (*over-the-counter*, négociés de gré à gré hors bourse) concentrent le plus grand risque de contrepartie. Si vous ne savez pas exactement qui est votre contrepartie, posez la question avant de signer.
4. Surveiller la solidité de ses intermédiaires — Vérifier la notation de crédit de sa banque ou de son courtier. Un courtier en ligne qui propose des rendements extraordinaires peut prendre des risques de contrepartie extraordinaires en coulisses.
La règle Axone : avant de regarder si un investissement rapporte 8 % par an, demandez-vous : "que se passe-t-il si ma contrepartie fait faillite ?"
La méthode Macro · Technique · Mindset d'Axone Capital intègre cette vigilance structurelle : comprendre le système dans lequel vous investissez, pas seulement les chiffres d'un titre. Le risque de contrepartie, c'est l'une des briques fondamentales de ce système — une brique que la crise de 2008 a rendue impossible à ignorer pour quiconque gère sérieusement un portefeuille.