Le carry trade yen : pourquoi cette stratégie a fait trembler les marchés mondiaux ?
Auteur: Yanis, gérant de capital chez Axone Capital
· 5 min de lecture
En août 2024, le Nikkei a perdu 12,4 % en une seule séance — sa pire journée en 37 ans. La cause n'était ni une faillite, ni une guerre, mais l'effondrement d'une stratégie de taux massivement utilisée par les grands fonds : le carry trade sur le yen.
L'analyse : emprunter une monnaie pour investir dans une autre
Le carry trade est l'une des stratégies les plus courantes dans la finance institutionnelle, et l'une des moins connues du grand public. Le principe est d'une simplicité déconcertante : emprunter dans une monnaie à faible taux d'intérêt, convertir l'argent en une monnaie à taux plus élevé, et empocher la différence.
Le yen japonais a été pendant des décennies la monnaie de financement préférée de cette stratégie. La Banque du Japon (BoJ) a maintenu des taux directeurs proches de zéro — voire négatifs — pendant plus de 25 ans, dans une tentative de sortir le pays de la déflation chronique. Des centaines de milliards de dollars ont été empruntés en yens, convertis en dollars, livres ou dollars australiens, puis investis dans des obligations, des actions, des cryptos ou des actifs à bien meilleur rendement.
Tant que le différentiel de taux est favorable et que le yen ne s'apprécie pas brutalement, la stratégie génère un profit quasi-mécanique. C'est là que réside sa fragilité.
L'anecdote : le 5 août 2024, ou « Black Monday Japan »
Le 31 juillet 2024, la Banque du Japon annonce une hausse de son taux directeur de 0,1 % à 0,25 %. Un mouvement minuscule sur le papier. Une secousse tellurique sur les marchés.
En quelques heures, le yen s'apprécie de près de 10 % face au dollar. Pour les fonds ayant emprunté en yens, la facture est immédiate : leurs dettes viennent de grossir de 10 %. La liquidation est automatique — des centaines de milliards d'actifs vendus en urgence pour rembourser les emprunts.
Le 5 août, à l'ouverture de Tokyo, c'est le chaos. Le Nikkei dévisse de 12,4 % — sa pire séance en 37 ans, depuis le krach de 1987. Dans la foulée, les marchés européens et américains plongent. Nvidia perd 10 % en une séance. Apple, Meta, toute la tech s'effondre. Le VIX flambe jusqu'à 65.
La particularité de cette panique : elle n'est causée ni par une mauvaise nouvelle économique, ni par un scandale bancaire, ni par une crise géopolitique. Elle est causée uniquement par le dénouement forcé d'une position de portage.
Le fait historique : 1998, le précédent LTCM
Le carry trade sur le yen n'a pas attendu 2024 pour faire des victimes. En 1998, le fonds LTCM (Long-Term Capital Management), co-fondé par deux prix Nobel d'économie, s'est effondré en grande partie à cause de positions de carry trade mal calibrées.
Quand la Russie a fait défaut sur sa dette en août 1998, la volatilité a explosé et le yen s'est apprécié brutalement. LTCM, surdimentionné en levier, a été incapable de tenir ses positions. La Fed a dû organiser en urgence un sauvetage privé pour éviter une contagion systémique.
Le scénario de 1998 et celui de 2024 partagent la même logique : une stratégie apparemment sûre car historiquement stable, qui cache un risque de corrélation extrême au moment précis où tout le monde dénoue en même temps. Quand les marchés deviennent illiquides, les pertes s'amplifient en cascade.
Le carry trade fonctionne comme un distributeur de billets — jusqu'au jour où il rend votre carte et affiche « hors service ».
Le concept : différentiel de taux et risque de dénouement
Pour comprendre pourquoi le carry trade est si dangereux, il faut saisir l'asymétrie du gain et de la perte. Les profits s'accumulent lentement, régulièrement, sur des mois ou des années. Les pertes, elles, arrivent en quelques heures, amplifiées par l'effet de levier et la liquidation forcée.
C'est ce que les traders appellent « ramasser des pièces devant un rouleau compresseur » : les gains sont prévisibles, petits et fréquents ; les pertes sont imprévisibles, gigantesques et soudaines.
Trois éléments déclenchent généralement le dénouement :
- Une hausse inattendue des taux dans la monnaie empruntée (comme le Japon en 2024)
- Un choc de volatilité qui force les fonds à réduire leurs positions pour respecter leurs limites de risque
- Une appréciation rapide de la monnaie de financement, qui fait automatiquement grossir les dettes
Pour un investisseur particulier, la leçon n'est pas d'éviter tout levier — c'est de comprendre que le risque le plus dangereux est celui qui dort. Une stratégie qui fonctionne pendant des années peut dissimuler une fragilité systémique que personne ne voit venir.
Ce que ça change pour ton portefeuille
Tu ne fais probablement pas de carry trade sur le yen. Mais les turbulences du 5 août 2024 ont touché les ETF tech, les ETF monde, les portefeuilles cryptos — exactement ce que détenaient des millions d'épargnants ordinaires.
La prochaine fois que les marchés s'effondrent sans raison apparente, pose-toi cette question : est-ce que quelqu'un, quelque part, liquide une position sur levier ? C'est souvent là que se cache la vraie explication.
Chez Axone Capital, c'est ce qu'on appelle lire le contexte macro avant de lire le graphique. Pas pour prédire — pour ne pas être surpris.