Dédollarisation : le dollar va-t-il vraiment perdre son trône et qu'est-ce que ça change pour vous ?
Auteur: Yan Chan, gérant de capital chez Axone Capital
· 8 min de lecture
BRICS, yuan, pétrole en euros : on entend de plus en plus parler de la fin du dollar. Mais qu'est-ce que la dédollarisation vraiment, à quelle vitesse ça avance, et surtout, que doit en faire un investisseur ordinaire ?
L'analyse : un empire monétaire sous pression
Imaginez que vous ayez le droit de payer vos dettes dans une monnaie que vous seul pouvez imprimer. Que tous vos voisins acceptent cette monnaie pour régler leurs échanges. Et que lorsque vous avez des dépenses imprévues, vous puissiez simplement en créer davantage, et que tout le monde continue à l'accepter parce qu'ils n'ont pas vraiment le choix.
C'est l'exorbitant privilège du dollar américain depuis 1944. Et c'est précisément ce statut que les BRICS, la Chine, la Russie et plusieurs pays du Golfe tentent, lentement mais sûrement, de contester.
La dédollarisation, ce n'est pas un complot ou une théorie marginale. C'est un processus réel, mesurable, et qui s'accélère depuis 2022, même s'il est très loin d'être achevé. Comprendre ce mécanisme, c'est comprendre l'un des risques systémiques les plus importants des dix prochaines années.
Le fait historique : Bretton Woods, quand le dollar est devenu roi
Nous sommes en juillet 1944. La Seconde Guerre mondiale n'est pas encore terminée, mais les Alliés planifient déjà l'après. À Bretton Woods, dans le New Hampshire, 44 nations signent un accord qui va redéfinir la finance mondiale pour les décennies suivantes.
Le principe : toutes les monnaies mondiales seront indexées sur le dollar américain. Et le dollar sera lui-même convertible en or, au taux fixe de 35 dollars l'once.
Pourquoi le dollar ? Parce qu'en 1944, les États-Unis détenaient environ deux tiers des réserves d'or mondiales, le reste du monde avait été ruiné par deux guerres. C'était logique, presque inévitable.
Ce système a duré jusqu'en 1971, quand Richard Nixon a unilatéralement suspendu la convertibilité dollar-or, le fameux "Nixon Shock". Sans crier gare, un dimanche soir à la télévision, il a mis fin à Bretton Woods. Le dollar est resté monnaie de référence mondiale, mais sans l'ancrage à l'or. Il reposait désormais sur une seule chose : la confiance.
Et pendant cinquante ans, cette confiance a tenu, parce que le dollar restait incontournable pour acheter du pétrole, payer des dettes internationales, et régler les échanges commerciaux.
L'anecdote : l'Arabie Saoudite et la tentation du yuan
En mars 2023, une information est passée presque inaperçue dans les grands médias français : la Chine et l'Arabie Saoudite ont finalisé un accord de règlement en yuan pour certaines livraisons de pétrole. Pas pour tout le pétrole saoudien, mais pour une partie.
C'est symboliquement énorme. Depuis 1974, le pétrole saoudien est vendu en dollars. Cette convention, le "pétrodollar", est le pilier de la domination du dollar depuis Nixon. L'Arabie Saoudite acceptait les dollars, les réinvestissait en bons du Trésor américain, et alimentait la demande mondiale de dollars. Un cycle fermé, parfaitement équilibré.
Qu'est-ce qui a changé ? La géopolitique. La Chine est désormais le premier importateur mondial de pétrole saoudien. Et Pékin pousse depuis des années pour que ses achats soient libellés en yuan, ce qu'on appelle le "pétroyuan".
Ce n'est pas encore une révolution. Mais c'est un signal. Et dans les marchés, les signaux précèdent les tendances.
"Le dollar est notre monnaie mais votre problème.", John Connally, Secrétaire au Trésor américain, 1971, aux ministres européens
Le concept : le dilemme de Triffin
Robert Triffin, économiste belgo-américain, avait prévu tout cela dès 1960. Il avait identifié une contradiction fondamentale dans le rôle du dollar comme monnaie de réserve mondiale, une contradiction depuis connue sous le nom de dilemme de Triffin.
Le raisonnement est simple : pour que le monde entier puisse utiliser des dollars, les États-Unis doivent en fournir suffisamment. Or, la seule façon d'envoyer des dollars dans le reste du monde, c'est que les États-Unis aient un déficit courant, c'est-à-dire qu'ils importent plus qu'ils n'exportent, et que cet excès parte à l'étranger sous forme de dollars.
Mais ce déficit chronique érode, à terme, la confiance dans le dollar. Plus les États-Unis s'endettent, plus la question se pose : le dollar est-il vraiment aussi solide qu'on le dit ?
C'est précisément là que nous en sommes aujourd'hui. La dette américaine dépasse 35 000 milliards de dollars. Les BRICS développent des systèmes de paiement alternatifs. Et les banques centrales diversifient discrètement leurs réserves vers l'or.
Ce que ça change concrètement pour vous
Soyons honnêtes : la dédollarisation n'est pas imminente. Passer du dollar à une autre monnaie de réserve mondiale prendrait des décennies. Le yuan n'est pas convertible librement. Aucune monnaie ne dispose de l'infrastructure, de la profondeur et de la confiance du dollar aujourd'hui.
Mais l'investisseur intelligent ne parie pas sur les extrêmes, il se protège contre la transition.
Quelques réflexes :
- L'or reste pertinent : les banques centrales achètent massivement. Elles anticipent quelque chose.
- La diversification géographique n'est pas du luxe : avoir uniquement des actifs libellés en dollars dans un monde qui évolue, c'est un risque concentré.
- Les matières premières (pétrole, cuivre, terres rares) sont souvent réévaluées à la hausse lors des transitions monétaires.
- Prudence sur l'immobilier en monnaie locale : si votre pays s'éloigne du dollar, votre épargne reste dans votre zone monétaire, ce n'est pas forcément une mauvaise chose.
La méthode Axone : comprendre le régime dans lequel on opère, adapter son allocation, et ne pas réagir aux gros titres. La dédollarisation est un processus lent, pas un krach overnight. Ceux qui auront anticipé et diversifié seront mieux positionnés que ceux qui réagiront le jour J.
Leçon Axone : Les grandes transitions monétaires prennent des générations, mais leurs signaux précurseurs prennent des mois. Vous êtes en train de vivre l'un de ces signaux. Ce n'est pas une raison de paniquer, mais une raison de comprendre votre exposition.