Faut-il investir dans les marchés émergents ? Ce que les données disent vraiment

Auteur: Yan Chan, gérant de capital chez Axone Capital

2026-08-24 · 8 min de lecture

Chine, Inde, Brésil, Indonésie : les marchés émergents représentent plus de 40 % du PIB mondial, mais seulement 12 % des portefeuilles des particuliers européens. Manque à gagner ou protection bien méritée ? L'analyse honnête d'une classe d'actifs qui fascine autant qu'elle fait peur.

L'analyse : la promesse des émergents — réelle ou surestimée ?

Il y a une tension au cœur des marchés émergents qui fascine les investisseurs depuis trente ans. D'un côté, des économies qui croissent deux à trois fois plus vite que les pays développés. De l'autre, des performances boursières qui déçoivent systématiquement quand on les compare aux indices américains sur les cycles récents.

Comment réconcilier ces deux réalités ?

La réponse commence par une distinction fondamentale que la plupart des débutants ignorent : la croissance économique d'un pays et la performance de sa bourse sont deux choses différentes. La Chine a connu une croissance économique spectaculaire entre 2000 et 2020 — son PIB a été multiplié par 10. Pourtant, l'indice boursier chinois a moins bien performé que le S&P 500 américain sur la même période.

Pourquoi ? Parce que la bourse anticipe, et parce que la valeur créée par la croissance économique ne se traduit pas automatiquement en gains pour les actionnaires minoritaires. En Chine, une grande partie de cette valeur est capturée par l'État, par des entreprises non cotées, ou disparaît dans la dilution des actionnaires existants à travers des émissions massives de nouvelles actions.

Ce que disent les données sur les marchés émergents

  • Part du PIB mondial : +40 % pour les pays émergents et frontières (FMI, 2025)
  • Part des indices boursiers MSCI : seulement ~10-12 % pour les émergents dans le MSCI ACWI
  • Rendement MSCI Emerging Markets vs MSCI World (2010-2020) : +80 % vs +190 % — les émergents ont sous-performé massivement
  • Décennie 2000-2010 : les émergents ont surperformé, portés par le supercycle des matières premières

Le fait historique : la décennie perdue, puis le grand retour

Pour comprendre les marchés émergents, il faut connaître leur cycle fondamental.

Les années 2000 ont été la décennie des émergents. Portés par l'essor de la Chine, la demande explosive de matières premières (pétrole, cuivre, fer), et des politiques monétaires accommodantes aux États-Unis qui envoyaient des capitaux vers les économies à taux plus élevés, l'indice MSCI Emerging Markets a progressé d'environ 400 % entre 2003 et 2007. Le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine — les fameux BRIC, terme inventé par Goldman Sachs en 2001 — devenaient les moteurs de la croissance mondiale.

Puis vint la décennie 2010-2020 : le grand retournement. Le dollar américain s'est renforcé, les taux américains ont remonté, la croissance chinoise a commencé à ralentir, et le pétrole s'est effondré. Résultat : les émergents ont sous-performé le S&P 500 de plusieurs dizaines de points de pourcentage par an. Les fonds spécialisés ont fermé. Les particuliers ont fui.

Mais voilà ce que l'histoire nous enseigne : c'est précisément au moment où tout le monde fuit une classe d'actifs que les valorisations deviennent intéressantes. En 2022, le ratio Price-to-Earnings (PE) du MSCI Emerging Markets était inférieur à 12, soit un tiers de celui du S&P 500. C'est ce type de décalage de valorisation qui précède historiquement les périodes de rattrapage.


L'anecdote : Sir John Templeton et la règle du "maximum pessimisme"

Sir John Templeton est l'un des premiers grands investisseurs à avoir systématiquement misé sur les marchés émergents — une idée radicale dans les années 1950 et 1960, quand personne n'investissait hors des États-Unis.

En 1954, Templeton lance ce qui deviendra le Templeton Growth Fund — l'un des premiers fonds internationaux de l'histoire. Sa philosophie tient en une phrase : *"Le maximum de rendement se trouve là où règne le maximum de pessimisme."*

En 1970, il achète massivement au Japon, que personne ne voulait. En 1980, il alerte sur la bulle japonaise avant tout le monde. En 1989, il commence à investir en Europe de l'Est avant même la chute du Mur de Berlin, pariant sur la libéralisation des économies communistes.

Son track record sur 50 ans ? Le Templeton Growth Fund a généré un rendement annualisé de plus de 13 % de sa création jusqu'aux années 1980, surperformant massivement les marchés américains. La clé n'était pas la prévision économique — c'était le courage d'aller là où la foule n'allait pas, armé d'une analyse de valorisation rigoureuse.

"Les meilleures bonnes affaires se trouvent dans les endroits où les autres investisseurs ont trop peur de regarder." — John Templeton

Le concept : la prime de risque émergent et comment la capturer

Investir dans les marchés émergents, c'est accepter une prime de risque spécifique en échange d'un rendement potentiellement supérieur sur longue durée. Cette prime se manifeste à travers plusieurs types de risques :

Le risque politique. La Russie illustre ce risque à l'extrême : en 2022, après l'invasion de l'Ukraine, les indices boursiers russes ont été retirés des indices MSCI émergents du jour au lendemain. Les ETF émergents ont massivement déprécié leurs positions russes à zéro. Le capital investi était techniquement gelé, voire perdu pour les investisseurs étrangers.

Le risque de change. Investir dans des marchés émergents, c'est s'exposer à des devises qui peuvent se déprécier fortement face à l'euro ou au dollar. Le real brésilien, la lire turque, la roupie indonésienne — ces devises peuvent perdre 30 à 40 % de leur valeur en quelques mois lors d'une crise de confiance. Pour un investisseur européen, une belle performance boursière locale peut être annulée, voire inversée, par la dépréciation de la devise.

Le risque de gouvernance. La transparence des entreprises cotées est généralement moindre dans les pays émergents. Les droits des actionnaires minoritaires y sont moins bien protégés. Les conflits d'intérêts entre États, dirigeants et actionnaires sont plus fréquents.

Alors, faut-il investir ? Oui — mais de façon calibrée. L'exposition recommandée dans un portefeuille diversifié pour un investisseur européen varie généralement entre 5 % et 15 %, selon son horizon et sa tolérance au risque. Au-delà, le risque spécifique dépasse ce que la prime de rendement potentielle justifie.

La façon la plus simple d'y accéder reste un ETF indiciel sur le MSCI Emerging Markets, qui offre une diversification sur une cinquantaine de pays et des centaines d'entreprises, avec des frais réduits. C'est infiniment mieux que de parier sur un seul pays ou une seule entreprise émergente.


La leçon Axone : Les marchés émergents ne sont ni une promesse de fortune rapide ni un piège à éviter. Ce sont des marchés avec leurs cycles propres, leurs risques spécifiques, et leurs opportunités réelles. La méthode Axone s'y applique comme partout : comprendre le système (macro, cycle du dollar, valorisation), lire le graphique (signal technique d'entrée), gérer le risque (taille de position limitée, diversification interne à la classe). Et surtout — ne jamais croire que la croissance économique d'un pays se traduit automatiquement en gains pour vous. C'est le piège numéro un sur les émergents. Comprends le système, pas juste le graphique.

Article publié sur Axone Capital, gestion de capital, analyse macro et trading par Yan Chan.