Le portefeuille 60/40 est-il mort ?

Auteur: Yanis, gérant de capital chez Axone Capital

2026-06-05 · 7 min de lecture

Pendant un siècle, l'alliance 60 % actions / 40 % obligations a été la règle d'or des gérants. Mais 2022 a tout brisé : actions et obligations ont chuté ensemble. Faut-il enterrer le 60/40 ou simplement le comprendre autrement ?

La règle d'or que personne ne questionne

Il existe une recette de cuisine financière que des millions d'investisseurs suivent depuis des décennies sans vraiment la comprendre : 60 % d'actions, 40 % d'obligations. C'est le portefeuille 60/40 — et pendant près d'un siècle, il a fait figure de Saint Graal de la gestion passive.

L'idée est simple : les actions pour la croissance, les obligations pour l'amortisseur. Quand la bourse dévisse, les obligations montent. Quand l'économie tourne bien, les actions progressent et les obligations restent stables. Les deux actifs sont supposés se compenser mutuellement.

Résultat sur les quarante dernières années : un rendement annualisé autour de 9 à 10 %, avec une volatilité nettement inférieure à un portefeuille 100 % actions. Les fonds de pension, les assurances, les fonds de dotation — tout le monde a construit ses mandats autour de cette structure.

Puis est venu 2022.

L'anecdote : les fonds de pension piégés

En 2022, quelque chose d'inédit s'est produit pour la première fois depuis plus de cinquante ans.

Les actions mondiales ont chuté de plus de 20 %. Le S&P 500 a perdu 18 %, les valeurs technologiques bien davantage. Jusque-là, rien d'anormal pour une année de récession et de hausses de taux.

Le problème, c'est que les obligations ont fait pareil. L'indice Bloomberg des obligations globales a perdu 16 %. Des fonds d'État à long terme ont reculé de 25, 30, parfois 40 %. Dans un portefeuille 60/40, il n'y avait nulle part où se réfugier.

Des centaines de fonds de pension au Royaume-Uni ont failli sauter. La Banque d'Angleterre a dû intervenir en urgence en septembre 2022 pour éviter un effondrement systémique des fonds LDI (Liability-Driven Investing) — ces véhicules qui gèrent les retraites en s'appuyant massivement sur des gilts à long terme. En une semaine, les gilts à 30 ans avaient chuté de plus de 20 %, provoquant des appels de marge que les fonds ne pouvaient pas honorer.

Le 60/40, en 2022, n'avait pas amorti le choc. Il avait amplifié la douleur.

Les chiffres de 2022

  • −18 % : performance du S&P 500 en 2022
  • −16 % : performance de l'indice obligataire global Bloomberg
  • −17 % : performance d'un portefeuille 60/40 théorique (pire année en 50 ans)
  • +8,7 % : l'inflation américaine qui expliquait tout en 2022

Le fait historique : l'exception des quarante ans de désinflation

Pour comprendre pourquoi le 60/40 a aussi bien fonctionné, il faut comprendre dans quel environnement il a évolué.

De 1982 à 2021, les taux d'intérêt ont baissé quasi sans interruption dans les pays développés. Quand les taux baissent, les prix des obligations montent — mécaniquement. Cette tendance de fond a créé une corrélation négative durable entre actions et obligations : les deux avaient tendance à évoluer en sens inverse.

Ce n'était pas une loi naturelle. C'était le produit d'une époque particulière : une désinflation longue, des banques centrales indépendantes, et une mondialisation qui comprimait les prix. Pendant quatre décennies, le 60/40 a bénéficié d'un vent arrière structurel que ses partisans ont pris pour une vérité éternelle.

Avant les années 1980, la corrélation était positive : actions et obligations montaient et baissaient ensemble. En période d'inflation, toutes les classes d'actifs nominaux souffrent simultanément. C'est exactement ce qui s'est reproposé en 2022.

L'histoire du 60/40, c'est l'histoire d'un biais de survivant : on a jugé une stratégie sur la meilleure période possible pour elle.

Le concept : la corrélation, et pourquoi elle n'est pas gravée dans le marbre

La diversification repose sur une hypothèse centrale : que les actifs ne se comportent pas tous de la même façon en même temps. La corrélation mesure cela — de −1 (parfaitement opposés) à +1 (parfaitement identiques).

Le problème, c'est que les corrélations sont dynamiques. Elles changent selon le régime macroéconomique. Dans un environnement de faible inflation et de croissance modérée, obligations et actions sont souvent corrélées négativement. En période de stagflation ou d'inflation élevée, la corrélation redevient positive — comme dans les années 1970 ou en 2022.

Ce que le 60/40 traditionnel ignore, c'est la dépendance au régime. Il suppose que la corrélation restera négative, mais cette hypothèse n'est vraie que dans certaines conditions macroéconomiques bien spécifiques.

Les alternatives qui ont émergé pour compléter ou remplacer le 60/40 intègrent cette réalité :

  • Risk parity (Ray Dalio) : pondérer non pas par montant investi, mais par contribution au risque de chaque actif.
  • Ajout de matières premières : or, énergies, qui se comportent bien en inflation.
  • Stratégies alternatives : trend following, hedge funds, qui visent une décorrélation véritable.
  • Private equity et actifs réels : immobilier, infrastructure, qui capturent la croissance hors des marchés cotés.

La leçon Axone

Le 60/40 n'est pas mort. Mais il ne peut plus être utilisé aveuglément.

La vraie leçon de 2022, c'est qu'aucune allocation ne fonctionne dans tous les régimes macroéconomiques. Avant de construire un portefeuille, la première question à poser est : dans quel monde vivons-nous ? Un monde de faible inflation et de taux bas ? Ou un monde de stagflation et de taux réels positifs ?

Chez Axone Capital, la méthode Macro · Technique · Mindset part toujours de cette lecture de régime. Comprendre l'environnement macro, c'est comprendre quelles corrélations tiendront — et lesquelles s'effondreront sous la pression.

Le portefeuille 60/40 était un bon outil pour un monde qui n'existe peut-être plus. L'investisseur averti ne l'abandonne pas — il le contextualise.

Article publié sur Axone Capital — gestion de capital, analyse macro et trading par Yanis.