Pourquoi les actions américaines dominent-elles la bourse mondiale ?

Auteur: Yan Chan, gérant de capital chez Axone Capital

2026-07-30 · 8 min de lecture

Le S&P 500 a multiplié par plus de 7 depuis 2009, quand l'Europe plafonnait à ×2,5. Pourquoi cette divergence ? Et surtout : faut-il en conclure que tout mettre aux États-Unis est la meilleure stratégie ?

L'analyse : un écart qui défie l'imagination

Entre janvier 2009 et juillet 2026, le S&P 500 a progressé d'environ +680 %. Sur la même période, le MSCI Europe n'a avancé que de +260 %. Le CAC 40 fait encore moins bien en termes de performance brute. Et le Japon ? Malgré le réveil de la Bourse de Tokyo depuis 2023, l'indice Nikkei n'a retrouvé ses niveaux de 1989 que très récemment, soit 35 ans plus tard.

Cette domination n'est pas un accident. Elle s'explique par plusieurs dynamiques structurelles qui s'alimentent mutuellement.

La concentration dans les secteurs à forte marge. Le S&P 500 est aujourd'hui dominé par des entreprises comme Apple, Microsoft, Nvidia, Alphabet ou Amazon, des sociétés dont les marges nettes dépassent 20 à 30 %, voire plus. Ces entreprises ne produisent pas de voitures ou du ciment : elles vendent du logiciel, de la publicité numérique, du cloud. Le coût marginal de production est quasi nul. Ce modèle économique n'a pas d'équivalent à cette échelle en Europe ou en Asie.

Les rachats d'actions massifs (buybacks). Les entreprises du S&P 500 ont racheté leurs propres actions pour des montants colossaux, plus de 800 milliards de dollars par an certaines années. Ce mécanisme réduit mécaniquement le nombre d'actions en circulation, ce qui fait monter le bénéfice par action même si les bénéfices totaux stagnent. En France, la culture du dividende prime sur le buyback. En Amérique, c'est l'inverse.

Le dollar, bouclier et amplificateur. Comme monnaie de réserve mondiale, le dollar attire les flux en période d'incertitude. Quand le monde tremble, les capitaux fuient vers les actifs américains. Cet afflux soutient les cours. Et inversement : un dollar fort amplifie les rendements pour les investisseurs étrangers qui ont placé en USD.

Ce que les chiffres disent

  • S&P 500 (2009-2026) : +680 % environ
  • MSCI Europe (même période) : +260 % environ
  • Poids des actions US dans le MSCI World : +70 % en 2026
  • Les 7 plus grandes capitalisations américaines valent plus que toute la Bourse européenne réunie

L'anecdote : le gérant qui n'a pas traversé l'Atlantique

En 2013, un gérant de patrimoine lyonnais conseille à ses clients d'investir "européen". Sa logique est intuitive : "On comprend mieux les entreprises de chez nous. Les valorisations en Europe sont moins chères qu'aux États-Unis." Il n'a pas tort sur les valorisations, le S&P 500 se traitait déjà à 16 fois les bénéfices, contre 11 fois pour l'Eurostoxx.

Dix ans plus tard, son client de référence a vu son portefeuille augmenter de 140 %. Un autre client, qui avait ignoré ce conseil et investi via un ETF S&P 500, avait multiplié son capital par 3,8.

Le premier gérant avait raison sur la valorisation. Il avait tort sur la conclusion. Des actions "moins chères" peuvent rester moins chères très longtemps, si les bénéfices ne suivent pas.


Le fait historique : Buffett et son Op-Ed de 2008

En octobre 2008, en plein chaos de la crise des subprimes, Warren Buffett publie une tribune dans le New York Times intitulée "Buy American. I Am.". Il y explique simplement qu'il est en train d'acheter des actions américaines avec son propre argent (hors Berkshire), et que ceux qui attendent une amélioration de l'économie pour investir "ratent le train".

Ce qui est remarquable, c'est la confiance structurelle dans l'économie américaine qu'exprime cette tribune. Pas seulement dans tel ou tel secteur. Dans le système entier : l'entrepreneuriat, l'innovation, la capacité à rebondir. L'histoire lui a donné raison. Ceux qui ont investi sur le S&P 500 en octobre 2008, au pire de la panique, ont multiplié leur mise par 8 en dix ans.


Le concept : le biais domestique, ennemi silencieux

En finance comportementale, on appelle home bias (biais domestique) la tendance à surpondérer les actifs du pays où l'on vit. Les investisseurs français détiennent en moyenne 60 % de leur portefeuille en actifs français ou européens, alors que la France représente moins de 3 % de la capitalisation boursière mondiale.

Ce biais n'est pas irrationnel en soi : on "comprend" mieux les entreprises locales, on lit leurs bilans dans sa langue, on connaît leur contexte réglementaire. Mais il engendre un coût d'opportunité massif quand la dynamique de croissance est ailleurs.

Le home bias est particulièrement dangereux parce qu'il se déguise en sagesse. "J'investis dans ce que je comprends." C'est la logique de Peter Lynch, mais Lynch recommandait de comprendre l'entreprise, pas de se limiter à sa géographie.

Comprendre la domination américaine, c'est comprendre que l'allocation géographique est une décision macro autant que financière.


La leçon Axone

Chez Axone Capital, la méthode Macro · Technique · Mindset commence toujours par la macro. Et la macro, depuis 2009, dit la même chose : les États-Unis ont bénéficié de conditions sans précédent, taux bas, dollar dominant, supériorité technologique, marchés de capitaux profonds.

Cela ne signifie pas que les États-Unis domineront toujours. Quand la rotation se produira, vers l'Europe, vers les marchés émergents, vers l'or ou les matières premières, elle sera brutale. Les cycles tournent.

Mais ignorer cette réalité par "biais domestique" ou par conviction que "l'Europe est moins chère", c'est confondre le prix et la valeur. Comprendre pourquoi une chose a dominé, c'est la première étape pour anticiper quand ça changera.

Article publié sur Axone Capital, gestion de capital, analyse macro et trading par Yan Chan.