Pourquoi l'or grimpe-t-il avec l'inflation ?
Auteur: Yanis, gérant de capital chez Axone Capital
· 8 min de lecture
L'or monte avec l'inflation — tout le monde le dit. Mais en 2022, l'inflation était à 9 % et l'or baissait. En 2024, Goldman Sachs visait 2 700 $ et l'or battait tous ses records. Voici la vraie mécanique.
L'analyse : un lien plus subtil qu'il n'y paraît
"L'or monte avec l'inflation." On entend cette phrase partout — et elle est vraie. Mais pas pour les raisons qu'on croit. Comprendre le lien réel entre l'or et l'inflation, c'est comprendre quelque chose d'essentiel sur le système monétaire — et pourquoi Goldman Sachs a pu faire en 2024 une prédiction à 2 700 dollars l'once que personne ne voulait croire.
L'or ne monte pas parce que les prix augmentent. Il monte parce que la valeur de la monnaie diminue — ce qui n'est pas exactement la même chose.
La variable clé, ce sont les taux réels : taux d'intérêt nominal moins inflation. Quand les taux réels sont négatifs (par exemple, taux directeur à 1 % pour une inflation à 5 %), détenir du cash vous appauvrit. Votre épargne perd du pouvoir d'achat chaque mois. Dans ce contexte, l'or — qui ne rapporte rien mais ne se déprécie pas non plus — devient la seule réserve de valeur neutre.
Inversement, quand les taux réels sont positifs, les obligations d'État paient un rendement supérieur à l'inflation. L'or perd son avantage comparatif : pourquoi tenir un métal inerte quand votre épargne rapporte 2 % réels par an ?
C'est pour ça qu'entre 2022 et mi-2023, l'or a stagné malgré une inflation à 8-9 % aux États-Unis : la Fed avait remonté ses taux si vite que les taux réels étaient repassés en positif. L'inflation était élevée, mais les obligations battaient l'inflation. La logique classique fonctionnait parfaitement.
Puis Goldman Sachs a vu quelque chose que tout le monde manquait
En avril 2024, Goldman Sachs publie une analyse qui fait sensation : la banque relève son objectif sur l'or à 2 700 dollars l'once (il était à ~2 400 à l'époque). Leur argument n'était pas la Fed. Ce n'était pas l'inflation américaine.
Depuis le gel des 300 milliards de réserves russes en 2022 — décision sans précédent dans l'histoire financière moderne — les banques centrales émergentes avaient tiré une leçon brutale : vos réserves en dollars peuvent être confisquées si les États-Unis le décident. L'or physique stocké sur votre territoire, non.
Résultat : les banques centrales de Chine, d'Inde, de Turquie et d'une douzaine d'autres pays ont acheté de l'or à des niveaux records. En 2023, les achats de banques centrales ont atteint leur plus haut depuis 55 ans. Ce flux géopolitique — structurel, multi-décennal — a créé une demande de fond que les taux réels ne pouvaient plus compenser.
Goldman Sachs a simplement mis un chiffre sur une tendance que les institutionnels avertis avaient déjà repérée. L'or a atteint 2 700 dollars fin 2024, puis franchi 3 000 dollars en 2025.
L'anecdote : les années 1970 et la stagflation que personne n'avait vue venir
Pour mesurer la puissance de l'or dans les crises monétaires, il faut remonter aux années 1970. En 1971, Nixon met fin à la convertibilité du dollar en or. Puis viennent les chocs pétroliers de 1973 et 1979.
Ce que l'histoire retient rarement : les économistes de l'époque ne pensaient pas que l'inflation durerait. Ils prévoyaient une correction rapide. Les institutionnels restaient en obligations. Les particuliers faisaient confiance à leur épargne bancaire.
Entre 1971 et 1980, l'or est passé de 35 dollars l'once à 850 dollars — une multiplication par 24 en neuf ans. L'inflation cumulée américaine sur cette période : environ 130 %. L'or a donc non seulement couvert l'inflation, il l'a surpassée de loin.
Mais voici ce qu'on oublie toujours : ceux qui ont acheté l'or en 1980, au sommet, ont attendu 28 ans avant de revoir leur mise en valeur réelle. L'or n'est revenu à 850 dollars qu'en 2008. Avoir raison sur la thèse ne suffit pas si on arrive au mauvais moment du cycle.
Le fait historique : Paul Volcker et la mort du cycle haussier de l'or
En 1979, Jimmy Carter nomme Paul Volcker à la tête de la Fed avec une mission : tuer l'inflation, quoi qu'il en coûte. Volcker remonte les taux jusqu'à 20 % en 1981. Les taux réels passent en territoire fortement positif. L'économie entre en récession sévère.
Et l'or ? Il s'effondre de 850 dollars à 250 dollars entre 1980 et 2001. Vingt ans de baisse structurelle. Pas parce que le monde allait mieux — mais parce que la confiance dans le dollar et dans la capacité de la Fed à contrôler l'inflation avait été restaurée.
La vraie leçon Volcker : l'or baisse quand les banques centrales sont crédibles. Il monte quand elles ne le sont plus — ou quand des États décident de geler les actifs de leurs adversaires.
La crédibilité des banques centrales est la meilleure "short" sur l'or.
Le concept : or comme baromètre, pas comme investissement
L'erreur la plus courante : traiter l'or comme un investissement classique — quelque chose qui génère des revenus, avec des fondamentaux à analyser et un P/E ratio à calculer. L'or n'est pas un investissement au sens strict.
C'est un baromètre de confiance dans le système monétaire mondial. Son prix reflète le niveau de méfiance globale envers les monnaies fiduciaires, les institutions qui les gèrent, et la stabilité géopolitique du système financier international.
Quand ce baromètre monte fort et vite — comme en 2020, en 2022–2024 — il ne dit pas "achetez de l'or". Il dit : quelque chose dans le système monétaire est sous pression. C'est ce signal macro, plus que le métal lui-même, qui est précieux pour un investisseur averti.
Chez Axone Capital, on lit ce baromètre comme un indicateur parmi d'autres — à côté des taux réels, du dollar, des flux des banques centrales. Pas pour trader l'or en continu, mais pour calibrer le niveau de risque systémique du moment. La méthode Macro · Technique · Mindset, c'est comprendre ce que les marchés disent — pas seulement ce qu'ils affichent.