Pourquoi la liquidité de marché disparaît-elle toujours au pire moment ?

Auteur: Yan Chan, gérant de capital chez Axone Capital

2026-08-22 · 8 min de lecture

En pleine crise, quand vous voulez vendre, plus personne n'achète. C'est le paradoxe de la liquidité : elle est abondante quand on n'en a pas besoin et s'évapore exactement quand on en a le plus besoin. Comprendre ce mécanisme peut vous sauver de décisions catastrophiques.

L'analyse : une ressource qui disparaît au moment critique

Imaginez que vous possédez des actions d'une grande entreprise. Tout va bien, les marchés sont calmes, vous pourriez les vendre en un clic. Puis une crise éclate. Vous regardez votre écran et vous réalisez quelque chose d'angoissant : il n'y a presque plus d'acheteurs. Le prix s'effondre, ou pire, les transactions s'arrêtent complètement. C'est ça, la crise de liquidité.

La liquidité, c'est la capacité d'un marché à absorber des transactions importantes sans faire bouger les prix de manière excessive. Un marché liquide, c'est un marché où vous pouvez acheter ou vendre rapidement, au prix affiché, sans subir un dérapage massif entre votre ordre et l'exécution.

En temps normal, cette liquidité semble infinie. Les teneurs de marché (*market makers*) — des banques et des firmes de trading haute fréquence — se tiennent de chaque côté du carnet d'ordres, prêts à acheter à un prix et à vendre légèrement au-dessus. Ils gagnent sur le *spread* (l'écart acheteur-vendeur). Ce système fonctionne très bien... jusqu'au moment où le risque devient trop grand pour eux.

Les 4 indicateurs de liquidité à surveiller

  • Le spread bid-ask : plus il est large, moins le marché est liquide
  • La profondeur du carnet d'ordres : combien de volume est disponible à chaque niveau de prix
  • L'impact de marché : de combien bouge le prix quand vous exécutez un gros ordre
  • Le volume d'échange : un volume effondré signale souvent une liquidité en train de sécher

Le fait historique : mars 2020, le marché des Treasuries se grippe

On pense souvent que les obligations d'État américaines (Treasuries) sont les actifs les plus liquides au monde. Et c'est vrai — en temps normal. Avec 23 000 milliards de dollars de dette publique et des volumes journaliers de plusieurs centaines de milliards, le marché des Treasuries est censé être indestructible.

Mais en mars 2020, lors du choc initial du COVID-19, quelque chose d'impensable s'est produit : même le marché des Treasuries a failli se coincer. En l'espace de quelques jours, les spreads sur les obligations d'État américaines se sont élargis à des niveaux jamais vus depuis la crise de 2008. Des fonds de pension et des gérants étrangers vendaient des Treasuries en masse pour obtenir des dollars — pas parce qu'ils doutaient de la solidité des États-Unis, mais parce qu'ils avaient désespérément besoin de cash pour couvrir des appels de marge ailleurs.

La Fed a dû intervenir en urgence le 23 mars 2020, annonçant des achats illimités d'obligations et des facilités de liquidité d'urgence. En 48 heures, les marchés se sont stabilisés. Sans cette intervention, on frôlait un gel total du système financier mondial — bien pire que ce que le grand public a vu.


L'anecdote : LTCM, ou comment des génies ont oublié la liquidité

En 1998, le fonds Long-Term Capital Management (LTCM) était géré par deux prix Nobel d'économie (Myron Scholes et Robert Merton) et des dizaines de docteurs en mathématiques. Leurs modèles étaient sophistiqués, leurs paris théoriquement solides. Le problème ? Ces modèles supposaient qu'ils pourraient toujours dénouer leurs positions dans des marchés liquides.

LTCM avait construit un levier colossal : pour 1 dollar de capital propre, ils contrôlaient environ 25 à 30 dollars d'actifs. En s'appuyant sur des stratégies d'arbitrage qui fonctionnaient dans des marchés normaux, ils avaient généré des rendements exceptionnels pendant 4 ans.

Puis la Russie a fait défaut sur sa dette en août 1998. Les marchés ont paniqué. Et là, les modèles mathématiques parfaits de LTCM ont rencontré le monde réel : personne ne voulait acheter ce qu'ils devaient vendre. Leurs positions étaient tellement énormes que tenter de les liquider aurait fait s'effondrer les prix eux-mêmes, aggravant leurs pertes à chaque vente.

La Fed de New York a dû organiser un sauvetage d'urgence avec 14 grandes banques pour éviter un effet domino systémique. LTCM a perdu 4,6 milliards de dollars en moins de 4 mois. Des génies, détruits non pas par leurs mathématiques, mais par leur oubli d'une règle simple : un modèle qui ignore la liquidité est un modèle incomplet.

"In the short run, the market is a voting machine. In the long run, it is a weighing machine." — Benjamin Graham

Le concept : le paradoxe de la liquidité et le risque de corrélation

Voici ce qui rend la liquidité si dangereuse à comprendre : elle est abondante précisément quand on n'en a pas besoin, et rare quand on en a le plus besoin. C'est ce qu'on appelle le paradoxe de la liquidité.

Dans les marchés haussiers calmes, tout le monde veut acheter, les spreads sont serrés, les carnets d'ordres sont épais. La liquidité semble garantie. Mais dès qu'une crise éclate, deux choses se produisent simultanément :

1. La demande de liquidité explose. Tout le monde veut vendre en même temps — les fonds qui subissent des rachats massifs de la part de leurs clients, les traders qui reçoivent des appels de marge, les institutions qui cherchent à réduire leur risque.

2. L'offre de liquidité s'effondre. Les teneurs de marché, qui voyaient leur propre risque exploser, élargissent leurs spreads ou se retirent complètement. Les acheteurs naturels disparaissent car ils aussi ont peur.

Ce double mouvement crée ce que les économistes appellent une "liquidity spiral" (spirale de liquidité) : la chute des prix force des ventes forcées, qui font baisser les prix encore plus, qui forcent d'autres ventes. C'est auto-alimenté.

Autre phénomène critique : la corrélation entre actifs monte à 1 en crise. En temps normal, vos différents actifs sont décorrélés — quand les actions baissent, les obligations montent, l'or protège. Mais lors d'une crise de liquidité, tous les actifs chutent ensemble car tout le monde vend tout pour avoir du cash. La diversification protège contre les risques normaux, mais pas contre les crises de liquidité systémiques.


La leçon Axone : La liquidité n'est pas une propriété permanente des marchés — c'est une ressource qui se tarit exactement quand vous en avez le plus besoin. Deux réflexes pratiques à intégrer : 1) Ne jamais tenir pour acquis que vous pourrez sortir d'une position rapidement et sans coût. 2) En portefeuille, garder une poche de liquidité (cash ou équivalents) non pas pour "manquer des opportunités", mais pour ne jamais être forcé de vendre au pire moment. La discipline qui vous évite de vendre en panique n'est pas qu'une question de psychologie — c'est aussi une question de structure de portefeuille. C'est le cœur de la méthode Axone : comprendre le système, pas juste regarder le graphique.

Article publié sur Axone Capital, gestion de capital, analyse macro et trading par Yan Chan.