Quand faut-il acheter des obligations ?
Auteur: Yan Chan, gérant de capital chez Axone Capital
· 8 min de lecture
Les obligations ne sont pas réservées aux retraités. Comprendre quand les acheter, et pourquoi la courbe des taux est votre boussole, peut transformer votre portefeuille. Explications claires, avec les données d'Axone.
L'analyse : les obligations, actif incompris des débutants
Pendant des années, les obligations ont eu mauvaise presse auprès des investisseurs particuliers. Trop ennuyeuses. Trop compliquées. "C'est pour les retraités." Puis 2022 est arrivé, et les portefeuilles qui n'en avaient pas, notamment les fameux 60/40, ont pris -20 % en même temps que les actions. Surprise : les obligations ne font pas que lisser un portefeuille, elles peuvent aussi peser lourd dans le mauvais sens.
Alors la vraie question n'est pas "faut-il des obligations ?" mais "quand faut-il en acheter, et lesquelles ?". Et la réponse tient en un seul indicateur : la courbe des taux.
La courbe des taux représente les rendements des obligations d'État à différentes maturités, 2 ans, 5 ans, 10 ans, 30 ans. En temps normal, les taux longs sont supérieurs aux taux courts (courbe en pente positive) : le prêteur est rémunéré pour le risque de durée. Quand la courbe s'inverse, taux courts > taux longs, c'est un signal d'alarme. Les marchés anticipent alors que la banque centrale va baisser ses taux, ce qui arrive souvent quand l'économie ralentit ou entre en récession.
Le fait historique : 2019-2020, la leçon parfaite
En août 2019, la courbe des taux américaine s'est brièvement inversée : le taux à 2 ans a dépassé le taux à 10 ans. Les marchés ont tremblé, les médias ont relayé le signal. La plupart des particuliers ont ignoré l'information.
Les investisseurs avertis, eux, ont commencé à accumuler des Treasuries (obligations d'État américaines) à 10 et 30 ans. Leur raisonnement : si la récession approche, la Fed va couper ses taux, et les obligations longues vont monter mécaniquement (prix et taux évoluent en sens inverse).
La suite est connue : la pandémie a accéléré le cycle, la Fed a baissé ses taux à zéro en mars 2020, et les Treasuries à 30 ans ont bondi de +30 % en quelques semaines, au moment même où les actions chutaient de 35 %. Ceux qui avaient écouté la courbe avaient un coussin de protection ET une source de plus-value. Double bénéfice.
L'inverse s'est produit en 2022. Les taux courts étaient toujours à zéro, la Fed tardait à agir face à l'inflation. Les obligations longues étaient encore bon marché en termes de rendement. Ceux qui les ont achetées pendant la période 2021-début 2022 ont subi des pertes majeures quand la Fed a relevé ses taux de 0 % à 5,25 % en 18 mois, l'une des hausses les plus rapides de l'histoire moderne.
La courbe des taux n'est pas parfaite. Mais elle reste le meilleur signal public disponible sur le cycle économique.
L'anecdote : Yanis et l'obligation qu'il ne voulait pas
En 2023, un ami d'Axone, appelons-le Thomas, gérant d'un petit family office, a décidé d'acheter des Treasuries américains à 10 ans alors que le rendement était à 4,8 %. Ses associés l'ont regardé comme s'il était fou. "Les taux vont continuer à monter, tu vas perdre en capital."
Thomas leur a expliqué son raisonnement : à 4,8 % de rendement annuel garanti par l'État américain, même si les taux montaient encore un peu, il était compensé par le coupon. Et si la Fed devait baisser ses taux, ce qu'il anticipait pour 2024-2025, il aurait une plus-value en capital en plus du coupon.
Un an plus tard, en septembre 2024, quand la Fed a effectivement commencé à baisser ses taux, les Treasuries à 10 ans de Thomas avaient pris +12 % en prix, en plus des 4,8 % de coupon annuel perçu. Total : environ 17 % sur l'investissement en 12 mois, avec un risque de crédit quasi nul.
L'histoire de Thomas n'est pas une exception, c'est exactement ce que la logique macro permettait d'anticiper.
Le concept : taux directeurs, prix des obligations et timing
Voici le mécanisme fondamental, souvent mal compris :
Quand les taux montent → le prix des obligations baisse. Pourquoi ? Parce qu'une obligation déjà émise à 3 % de coupon devient moins attractive face à une nouvelle émission à 5 %. Son prix chute jusqu'à ce que son rendement effectif rejoigne le marché.
Quand les taux baissent → le prix des obligations monte. L'inverse se produit : votre obligation à 5 % devient précieuse quand les nouvelles émissions ne rapportent que 3 %.
C'est pourquoi acheter des obligations longues juste avant que les banques centrales baissent leurs taux est l'une des stratégies les plus efficaces en macro-finance. Pas du trading court terme, plutôt une conviction sur 12 à 24 mois.
Chez Axone, on distingue trois moments d'achat :
- Quand la courbe s'inverse → commencer à étudier (pas encore acheter)
- Quand la banque centrale pivote (premier cut) → position initiale sur les longues maturités
- Quand la courbe se re-pentifie → souvent trop tard pour les gros gains, mais le rendement coupon reste intéressant
Les instruments disponibles pour les particuliers :
- ETF obligataires (ISIN de type TLT côté aux USA, ou iShares Core Euro Government Bond côté en Europe)
- Obligations d'État en direct via un CTO
- Fonds en euros de l'assurance-vie (version simplifiée, rendement lissé)
Ce que l'approche Axone retient
La méthode Axone, Macro · Technique · Mindset, part toujours du macro. Et en matière d'obligations, la lecture de la courbe des taux est l'outil n°1.
Les obligations ne sont pas des actifs ennuyeux. Ce sont des actifs cycliques qui demandent du timing. Achetées au mauvais moment (pic de taux bas), elles peuvent plomber un portefeuille. Achetées au bon moment (pic de taux hauts, avant un pivot), elles peuvent surperformer la plupart des actifs à court terme.
La règle simple : si les taux directeurs sont élevés et que vous pensez qu'ils vont baisser, les obligations longues méritent leur place dans votre portefeuille. Si les taux sont bas et que l'inflation repart, évitez les maturités longues comme la peste.
Le reste, c'est de la lecture de courbe. Et ça, la Fed le dessine chaque semaine pour tout le monde, il suffit de savoir où regarder.